Depuis son agression en 2015 par un homme puissant, la journaliste Shiori Itō défie les archaïsmes d’une société japonaise incapable de prendre en charge dignement les victimes. Lorsqu’elle porte plainte, Shiori Itō se heurte à un mur infranchissable. La journaliste se retrouve totalement isolée face à des médias que le sujet n’intéresse pas et des services de police et une justice aux ordres du pouvoir.
Pour briser ce silence insupportable, Shiori Itō mène sa propre enquête sur le viol qu’elle a subi. Pour faire éclater la vérité et se protéger, elle enregistre toutes les interactions de ce parcours de combattante. Le documentaire Black Box Diaries revient sur ce périple éprouvant qui dévoile une société japonaise incapable de reconnaître le statut de victime et de punir les coupables.
Le choc d’une révélation
Le 3 avril 2015, une caméra de surveillance capte l’arrivée d’un taxi devant un hôtel tokyoïte. Noriyuki Yamaguchi, directeur du bureau de la chaîne de télévision TBS à Washington, sort du véhicule accompagné d’une jeune femme, Shiori Itō, alors stagiaire dans l’équipe japonaise de l’agence de presse Reuters. Noriyuki Yamaguchi doit la soutenir car elle tient à peine debout. Et pour cause, Shiori Itō a été droguée. Ces images dévoilées tardivement dans Black Box Diaries marquent le début du calvaire pour la jeune journaliste. Le reste se passe dans l’intimité d’une chambre d’hôtel, cachée aux yeux du monde.
Shiori Itō raconte que lorsqu’elle émerge de la léthargie provoquée par la drogue administrée, Noriyuki Yamaguchi est sur elle, en train de la violer. Shiori Itō porte plainte mais l’enquêteur chargé de prendre sa plainte la met en garde : la proximité de Noriyuki Yamaguchi avec Shinzo Abe, le premier ministre à l’époque, rend son affaire très sensible et sa quête de justice illusoire. De fait, la plainte est classée sans suite par le parquet en juillet 2016.
Pour contrer ce déni de justice, Shiori Itō organise une conférence de presse le 29 mai 2017 où elle révèle avoir été violée par Noriyuki Yamaguchi. Une prise de parole qui sidère l’opinion publique et entraîne une violente riposte de l’ultra-droite. Menaces de mort, insultes.. les messages haineux s’abattent sur la journaliste. Libérés par l’anonymat de réseaux, des agresseurs en ligne la traitent de « salope » car un bouton de son chemisier était défait lors de sa conférence de presse. Shiori Itō aurait pu porter un col roulé, le résultat aurait été le même : elle est coupable d’être une femme qui ose prendre la parole. Et pour cela, elle est instantanément condamnée.
Pressions et chape de plomb
Devant la violence de ces réactions, Shiori Itō livre son expérience dans le livre La Boîte noire publié à l’automne 2017 au Japon. Sorti initialement en avril 2019 en France aux Éditions Picquier, le livre ressort pour accompagner la sortie du film. Le livre remporte l’année suivante le Free Press Association of Japan Award for Best Journalism mais le combat de la journaliste ne s’arrête pas là. Exilée du Japon pour échapper à la pression, elle est encouragée à réaliser un film qui reprend l’enquête de son livre.
Black Box Diaries est vécu comme une provocation dans un pays où parler de viol reste tabou : seulement 4% des victimes signalent l’agression à la police. Dans le cas de Shiori Itō, la notoriété de son agresseur ajoute une chape de plomb supplémentaire à son drame. Le documentaire dévoile notamment que quelques minutes avant l’arrestation de Noriyuki Yamaguchi prévue le 8 juin 2015, un appel venu « d’en haut » annule celle-ci et l’enquête est retirée à l’inspecteur en charge.
Au-delà de l’incapacité de la police et de la justice à traiter cette affaire, c’est toute la société qui rejette ce qui est arrivé à la journaliste. Par désintérêt, peur ou idéologie, la parole de Shiori Itō reste inaudible. Sa propre famille s’oppose à ses démarches de peur qu’elle soit stigmatisée. Ce qui est en effet le cas. Cette loi du silence qui paralyse une société entière est l’aspect le plus saisissant de Black Box Diaries qui nous plonge dans les mécanismes d’un système inhumain.
Documenter les menteurs
Le désintérêt est tel pour le viol dont elle est victime que la question est au-delà de de savoir si Shiori Itō ment ou non. Elle n’est tout simplement pas entendue, un rejet que le film fait ressentir comme une violence extrême. Débutant quelques semaines avant sa conférence de presse de 2017, le documentaire est composé d’un kaléidoscope d’enregistrements audio et vidéo, parfois la journaliste se confie seule face caméra, qui retrace son chemin de croix pour se faire entendre.
Ces traces réunies dans le film étaient au départ pour la journaliste une assurance de ne pas se retrouver piégée. En enregistrant, parfois à leur insu, les protagonistes, Shiori Itō accumule de la matière pour son livre et surtout des preuves tangibles face à des réactions niant le drame vécu. Ce double statut trouble de journaliste et victime enquêtant sur sa propre affaire pose des questions de déontologie mais offre également une profondeur particulière à cette quête de vérité très personnelle.
En se lançant elle-même dans l’enquête, Shiori Itō reconnaît un statut ambigu mais qui lui a permis de survivre devant la pression. Cette mise à distance de son statut de victime, elle le paie à un moment comme le montre le documentaire. Si le dispositif pose question, à commencer pour l’équilibre de la victime, la dureté du combat ici dévoilée avec une sincérité désarmante.
Ouvrir la boîte noire
Déboutée au pénal, Shiori Itō a continué la lutte devant la justice civile et a obtenu le 18 décembre 2019 une victoire lors de son procès civil contre Yamaguchi, condamné à verser 3,3 millions de yens (27 500 €) de dommages et intérêts. Une victoire en demi teinte car l’agresseur reste innocent pénalement. Pour la journaliste, son livre et ce documentaire sont une façon d’ouvrir la boîte noire de leur titre. Une image pour symboliser un système dont le fonctionnement interne est caché ou difficilement lisible.
Sur ce point, Black Box Diaries offre une vision sidérante de l’inertie de la société japonaise lorsque l’affaire a éclaté. Symbole du malaise, Shiori Itō s’exprime souvent en anglais dans le film. Questionnée sur le sujet lors de la présentation du film au public, elle précise que ne pas utiliser le japonais lui permet de s’extraire de la politesse de sa langue natale et d’une certaine soumission imposée aux femmes. Une façon d’exprimer plus facilement ses émotions, et de lâcher un fuck libérateur si besoin.
Lorsque l’enquête du New York Times exposant les abus sexuels du producteur Harvey Weinstein lance le mouvement #MeToo en octobre 2017, le Japon ne suit pas le mouvement. Les mentalités évoluent cependant, ainsi le 18 juin 2017, la loi sur le viol au Japon introduit la notion de « relation forcée » puis en juin 2023, le viol est de nouveau redéfini, cette fois en « rapport sexuel non consenti ». En attendant, les visages des victimes d’agressions sexuelles sont toujours floutés au Japon, comme si elles étaient coupables. Black Box Diaries, pourtant nominé aux Oscars dans la catégorie meilleur documentaire, n’a toujours pas de distributeur au Japon. Une situation sidérante, officiellement pour des questions de droits à l’image, qu’une pétition tente de modifier pour que les japonais prennent conscience des progrès qu’il reste encore à faire pour plus de justice dans une société débarrassée de la corruption machiste.
Composé de segments filmés à l’origine pour se protéger, Black Box Diaries est un documentaire au procédé singulier qui touche par la fragile sincérité de sa démarche. Une enquête sur les failles d’un pays tout entier où les contre pouvoirs sont inefficaces pour alerter une opinion endormie par un patriarcat fixé comme norme écrasante. Une enquête courageuse et porteuse d’espoir pour ouvrir les boîtes noires au Japon et ailleurs et faire enfin entrer un peu de lumière.
> Black Box Diaries réalisé par Shiori Itō, Japon – Royaume Uni – États-Unis, 2024 (1h42)