"Le Daim", sapé comme jamais

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Du jour au lendemain, Georges, 44 ans, plaque tout et achète le blouson de ses rêves. Désormais, c'est lui et sa veste en daim contre le monde entier. Réalisateur de l'absurde, Quentin Dupieux signe avec Le Daim son premier film "réaliste" où les éclats de rire côtoient le malaise. Une comédie horrifique jubilatoire qui doit beaucoup à l'interprétation de Jean Dujardin incarnant la folie obsessionnelle avec un naturel troublant.

Georges (Jean Dujardin), à mi-chemin de la quarantaine, se rend chez un particulier pour se procurer une veste en daim véritable. Le coup de foudre est immédiat. Partout où il croise son reflet, Georges ne se lasse pas d'admirer son nouveau look : il possède désormais une classe incroyable qui le distingue des autres. Pour le quadra, plus rien ne compte à part cette veste 100% daim. Il a d'ailleurs décidé de tirer un trait sur sa vie passée. À partir de maintenant, c'est Georges et son blouson. Et ils ont un projet.

Le Daim © Atelier de production

Un trip réaliste obsédant

Connu sur la scène électro en tant que Mr. Oizo, Quentin Dupieux s'est créé un univers cinématographique à part flirtant habilement avec l'absurde, un monde parallèle en constant décalage avec le bon sens. De l'improbable pneu serial killer dans Rubber (2010) à la récente enquête policière loufoque Au poste ! (2018) en passant par le réjouissant Réalité (2015) — lire notre chronique —, le cinéaste entraîne ses adeptes et les cinéphiles curieux dans les méandres de situations dont l'incongruité le dispute au surréalisme. Au point de proposer des films de plus en plus déjantés et — diront les esprits chagrins — incompréhensibles ? Le Daim vient — au moins temporairement — stopper cette fuite en avant vers le surréalisme car le réalisateur le reconnaît lui-même : cette histoire d'obsession pour une simple veste en daim est son film le plus "réaliste". Un terme à entourer évidemment de guillemets quand on parle de réalité selon Quentin Dupieux mais, en effet, la passion de ce quadragénaire pour un blouson est presque banale dans l'univers déjanté du cinéaste. Tout est ensuite une question de curseur et il est évidemment ici poussé au-delà du raisonnable pour le plus grand plaisir du spectateur. Contrairement à ses films précédents, le décalage ne provient pas cette fois-ci de l'environnement qui déraille en donnant l'impression aux personnages d'être dans un épisode de La Quatrième Dimension particulièrement pervers. Cette drôle — et, au fur et à mesure, inquiétante — fascination pour cette veste 100% daim provient de Georges. Il est l'élément perturbateur de cet univers d'une banalité affligeante et son unique clé.

Le Daim © Atelier de production

Un daim vaut mieux que deux tu l'auras

C'est dans cet univers normal que le cinéaste filme ce qu'il n'avait jamais évoqué de manière si directe auparavant : la folie d'un homme. Ses œuvres précédentes étaient "folles" par leurs situations ou leurs ambiances étranges, cette fois-ci c'est le personnage qui est fou dans un monde familier. En concentrant toute l'excentricité dans son personnage, le cinéaste donne à cette quête étrange une saveur particulière. Film intimiste — Georges a de grandes conversations avec son blouson adoré —, Le Daim fascine par sa vision sans concession de la folie obsessionnelle. Georges nous renvoie à nos propres passions qui parfois nous obsèdent. Où placer la frontière entre le sain intérêt et l'obsession dévorante ? Georges, lui, est clairement passé de l'autre côté, au point où il semble avoir quasiment fusionné avec sa veste en daim, comme un enfant avec son doudou rassurant. Son obsession maladive le pousse à faire couler le sang pour le projet délirant qu'il partage avec sa veste. Ce fétichisme ridicule mais en même temps familier du personnage pour une banale veste en daim est certainement l'élément le plus dérangeant de cette folle aventure. Avec des passions a priori moins ridicules qu'une veste 100% daim ornée de franges, les Georges sont partout. Pire, on est tous un peu Georges, réfugiés dans des fétiches réconfortants. Avec énormément d'humour — même si on hésite parfois entre le rire franc et le choc provoqué par l'horreur d'une violence assumée —, Quentin Dupieux joue avec nos propres obsessions qui rendent le personnage de Georges attachant, malgré sa folie meurtrière. Un paradoxe que l'on doit à la performance étonnante de Jean Dujardin dont se dégage une solitude touchante entraînant un déchaînement de violence insensé. L'acteur est d'autant plus inquiétant qu'il ne joue pas "au fou" : d'une simplicité remarquable, sa prestation nous embarque dans l'improbable sans avoir besoin de forcer le trait.

Le Daim © Atelier de production

Le cinéma miroir

Le spectateur n'est pas laissé seul face au projet destructeur de Georges et de sa veste en daim, il est accompagné dans l'horreur par Denise (Adèle Haenel), serveuse de bar qui se rêve monteuse pour le cinéma. Suite à un enchaînement de hasards — Georges s'est vu offrir une caméra numérique lors de l'achat de sa veste et échoue dans le bar où travaille la jeune femme —, Denise propose à cet étrange inconnu qui se fait passer pour un réalisateur de monter les images qu'il tourne pour son prochain film. Journal de bord documentaire de ses délits inspirés par sa veste, les rushes improbables que Denise découvre sont pour la jeune femme la matière première d'une œuvre de fiction absolument fascinante. Avec cette rencontre, le cinéaste met à distance la violence insensée de Georges et interroge notre rapport à l'image et leur signification selon leur statut. La jeune femme est ainsi émerveillée par la réalité d'une violence qu'elle pense jouée et on peut se demander si elle n'est pas — à l'image du spectateur qui est pourtant mieux informé — entraînée elle aussi dans la folie de Georges, baratineur aussi charmant que flippant.

Avec une simple veste et le tout le talent de Jean Dujardin, Quentin Dupieux explore cette obsession si familière qui vire à la folie tant redoutée. Film au réalisme singulier dans la filmographie du cinéaste, Le Daim est également son œuvre la plus intime. Sa vision de la folie, entre rire et effroi, n'en est que plus fascinante.

> Le Daim réalisé par Quentin Dupieux, France, 2019 (1h17)