"Dirty God", à fleur de peau

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Mère d'une petite fille de deux ans, Jade a été défigurée par une attaque à l'acide perpétrée par son ex-compagnon. La jeune femme débute un long combat pour accepter son corps meurtri, malgré le regard des autres. Intense et poignant, Dirty God réussit le pari d'affronter courageusement son délicat sujet sans jamais tomber dans le voyeurisme ou l'apitoiement. Un drame lumineux porté par l'incarnation — dans tous les sens du terme — d'une actrice amatrice viscéralement admirable.

Une petite fille de deux ans et le visage à moitié brûlé par une attaque à l'acide. Voici l'héritage laissé à Jade (Vicky Knight) par son ex. Après la violence de cet acte indigne d'une relation d'amour, la jeune femme cherche désormais à se reconstruire, sous le regard inquisiteur des autres. Défigurée et le corps marqué à jamais, Jade doit faire face à cette nouvelle vie qu'elle n'a pas choisie. Avec l'espoir d'estomper définitivement les traces de l'attaque, la jeune femme tente de se projeter vers l'avenir. Entre désespoir et acceptation, Jade tente de réapprendre à sourire, et à aimer.

Dirty God  © A Private View - EMU Films - Viking Film

Tainted Love

Pour son premier film en langue anglaise, la réalisatrice néerlandaise Sacha Polak se penche sur la "mode" terrible des attaques à l'acide. Le phénomène — notamment médiatisé par l'attaque subie par la modèle Katie Piper en mars 2008 — a pris une ampleur inquiétante en Grande-Bretagne ces dernières années. Entre 2015 et 2016, le nombre d'attaques est passé de 261 à 454. Depuis 2010, plus de 1 800 agressions ont été perpétrées à Londres avec un liquide corrosif. Si de nombreuses victimes sont des membres de gangs de la capitale anglaise, les attaques sur des femmes, symboliques d'une vengeance amoureuse, sont également tragiquement représentatives du phénomène. Fascinée par l'idéologie qui se cache derrière ces attaques barbares, la cinéaste a décidé d'en faire le sujet de son film pour montrer l'horreur de ces crimes mais aussi donner de l'espoir aux victimes, trop souvent invisibilisées.

Lorsqu'elles interviennent dans le cadre d'une rupture, ces attaques symbolisent cet "amour" nocif qui cherche à marquer de façon permanente l'autre. Si je ne peux t'avoir alors personne ne t'aura dit en substance l'agresseur à sa victime. Un amour malsain qui considère l'autre comme sa propriété qu'il faut dégrader par vengeance. Perpétrées en majorité par des hommes contre des femmes, ces attaques ont lieu dans des sociétés encore très patriarcales — la Colombie, l'Inde, le Pakistan ou encore le Bangladesh sont particulièrement touchés — et concentrent en elles toute la violence de rapports nocifs entre hommes et femmes. La facilité de procuration des produits corrosifs associée à une condamnation moins lourde qu'une attaque avec une arme blanche en font une méthode malheureusement accessible à la symbolique terrible. Sacha Polak traite ce sujet sensible avec beaucoup de délicatesse, sans rien occulter de l'horreur du phénomène et de la difficulté de se reconstruire physiquement et psychologiquement après un tel crime.

Dirty God  © A Private View - EMU Films - Viking Film

Cic-actrice

Pour incarner Jade, la réalisatrice souhaitait une comédienne possédant elle-même des cicatrices. Son choix s'est finalement porté sur Vicky Knight, une jeune femme victime d'un incendie criminel lorsqu'elle avait huit ans qui a marqué à vie 33% de la moitié supérieure de son corps. Vicky n'est pas actrice — elle travaille comme assistante médicale dans le même hôpital où elle a reçu le traitement qui lui a sauvé la vie — et sa prestation, criante de vérité, en est d'autant plus touchante. La jeune femme s'est fait remarquer avec une vidéo YouTube dans laquelle elle évoque son accident pour donner du courage à d'autres personnes ayant vécu cette expérience traumatisante. Dans Dirty God elle ne joue pas, elle revit selon son propre aveu une période difficile de sa vie : la transition entre la détestation de ce corps abîmé et une forme d'apaisement. Contrairement à son personnage, les cicatrices sur le visage de Vicky sont assez superficielles : deux heures de maquillage étaient nécessaires avant de tourner pour lui appliquer une prothèse. Pour Sacha Polak il était important que les cicatrices de son personnage soient visibles de façon très directes car les victimes d'attaques à l'acide sont très souvent attaquées au niveau du visage, partie du corps la plus exposée socialement.

Dirty God  © A Private View - EMU Films - Viking Film

Dé-montrer

Ces cicatrices qui parcourent le corps de Jade la cinéaste les impose en gros plan dès le générique. La caméra explore les brûlures sur la peau dans un lent mouvement alors que les noms s'affichent à l'écran. Cette grande proximité avec les cicatrices sonne comme un manifeste : le film n'a pas peur de montrer cette peau et le fait de façon très directe et exhaustive, dès le début. Une façon de dire au spectateur : voici le sujet ou plutôt — comme on le ressent rapidement — le non-sujet. Ce n'est pas "beau" à voir mais toujours moins terrible que l'acte qui a provoqué ces marques indélébiles. En imposant ces cicatrices si directement le tabou est brisé dès le départ et la cinéaste nous invite à voir au-delà pour découvrir la jeune femme sous la peau brûlée. Et cela fonctionne parfaitement car ce corps est rapidement une évidence. La question qui se pose alors est destinée au personnage : Jade arrivera-t-elle à accepter ce corps et à vivre normalement ? Son obsession à vouloir se rendre dans un pays d'Afrique du Nord pour — elle l'espère — effacer définitivement ses cicatrices avec une opération qu'elle ne peut pas se payer en Angleterre démontre que le chemin est encore long.

Dans cette quête d'une vie apaisée, Dirty God a l'honnêteté d'évoquer tous les sujets et si certaines scènes montrent parfois assez crûment les choses le film ne tombe jamais dans le voyeurisme. Sacha Polak évoque notamment la vie amoureuse et sexuelle de son personnage en quête d'un désir qui lui semble désormais interdit. Jade s'exhibe ainsi via sa webcam devant de cyber inconnus pensant que la pratique la protège alors qu'elle se met sans s'en rendre compte en danger. Cette scène — que Vicky Knight a courageusement acceptée — est emblématique de l'isolement des personnes ayant vécu ce traumatisme. Subtil, le film ne cherche pas à minimiser la violence du regard des autres mais bénéficie de la force de caractère de son personnage qui se mêle évidemment avec celle de son interprète. Potentiellement risqué, le choix de l'actrice amatrice s'impose au final comme une évidence, propulsant le film au-delà de la fiction vers un manifeste lumineux plein d'espoir.

Porté par la force de sa magnifique interprète, Dirty Dog touche par son honnêteté radicale. Profondément humain, le film de Sacha Polak ne cache rien de la violence de l'acte et de ses conséquences mais sublime le combat pour s'en affranchir et reprendre une vie tout simplement heureuse, à défaut d'une "normalité" inatteignable.

> Dirty God réalisé par Sacha Polak, Royaume-Uni - Pays-Bas - Irlande - Belgique, 2019 (1h44)