"Joker", douloureux éclats de rire

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Psychologiquement instable, Arthur Fleck vit dans un minuscule appartement de Gotham City avec sa mère souffrante. Porté par l'espoir de devenir célèbre, il enchaîne les missions en tant que clown publicitaire et encaisse tant bien que mal les coups durs. Jusqu'au jour où sa folie prend le dessus. Transcendé par la prestation intense de Joaquin Phoenix, Joker offre une genèse radicale au pire ennemi de Batman. Un drame d'autant plus dérangeant — certains diront même dangereux — qu'il est profondément humain et s'ancre dans un réalisme social inédit pour un film de super (anti) héros.

Méprisé par ses semblables, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) tente de garder la tête haute malgré les contrariétés qui s'abattent sur lui dans la ville de plus en plus chaotique de Gotham City. Rejeté de toutes parts, il trouve refuge dans le modeste appartement qu'il partage avec sa mère Penny (Frances Conroy), femme narcissique à la santé vacillante. Entre deux prestations comme homme-sandwich déguisé en clown pour la société Ha-Ha’s, Arthur rêve d'une vie meilleure, sous la lumière aveuglante des projecteurs. L'apprenti humoriste en est persuadé, se produire sur scène dans un stand-up est sa destinée. Devant son poste de télévision, Arthur s'imagine invité sur le plateau du célèbre animateur Murray Franklin (Robert De Niro) qui pourrait lancer sa carrière. Une nouvelle vie l'attend et pourquoi pas en compagnie de Sophie (Zazie Beetz), la charmante voisine qui ne semble pas totalement indifférente à son charme ? Mais les espoirs d'Arthur ne vont pas tarder à se fracasser contre son instabilité grandissante. De contrainte en humiliation, le clown qui ne fait rire personne va peu à peu succomber à la fureur de ses démons intérieurs.

Joker © Photo by Niko Tavernise - © 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Un nouveau Joker dans le jeu

Sale période pour  les coulrophobes. Après le retour il y a quelques semaines du clown maléfique de Stephen King dans Ça : Chapitre 2lire notre chronique —, c'est désormais l'ennemi juré de Batman qui prend d'assaut les salles de cinéma pour une origin story totalement inédite. Super-vilain emblématique des comics américains, le Joker est entré dans l'imaginaire collectif grâce à ses incarnations sur grand écran, certaines mémorables. Difficile pour un acteur d'enfiler les chaussures démesurées de ce rôle exigeant sans subir la pression des fans des bandes dessinées et du souvenir des prestations antérieures. Pour désamorcer la situation, Todd Phillips — réalisateur et co-scénariste — l'a clamé haut et fort : son film est une vision du Joker parmi d'autres, chacun étant libre de s'approprier le personnage et livrer sa vision du clown au rictus inquiétant. Et, pour la première fois au cinéma, toute l'attention se focalise sur la vie du personnage avant même qu'il n'endosse le costume du Joker, sans que l'ombre de l'homme chauve-souris ne vienne lui voler la vedette.

Pour raconter la naissance du sinistre clown, le cinéaste dresse le portrait sombre d'un homme névrosé et isolé, loin de l'image du clown au costume tapageur et à l'attitude provocante incarné par Jack Nicholson dans le Batman (1989) de Tim Burton. Au jeu des comparaisons, la prestation de Joaquin Phoenix est plus proche de celle du regretté Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan dont la mort tragique a ajouté à la légende de sa prestation. Pourtant, tenter de mettre sur le même plan ces différentes incarnations du célèbre super-vilain n'a pas véritablement de sens car la proposition de Todd Phillips prend ses distances avec l'image habituelle du Joker. Et pour cause : le film est consacré à Arthur Fleck, homme fragile qui va peu à peu disparaître et se laisser dévorer par un monstre baptisé Joker. Ce parti pris de l'intime explorant la naissance du mal tranche singulièrement avec les films de super-héros traditionnels, énormes machines à divertir. Et le résultat est un spectacle aussi fascinant que terrifiant pour le spectateur partagé entre empathie pour le personnage et malaise face à sa dangereuse instabilité.

Joker © Photo by Niko Tavernise - © 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Put on a happy face

Pour survivre dans cette ville de plus en plus "folle" selon lui, Arthur s'accroche à ses rêves et tente de garder le sourire mais ce qui est un signe de bien-être pour ses semblables est pour lui une condamnation. Atteint d'un handicap rappelant les tics spontanés du syndrome de Gilles de La Tourette, Arthur est submergé par des crises nerveuses d'hilarité totalement incontrôlables qui l'éloignent des autres. Si pour Rabelais le rire est le propre de l'Homme, pour Arthur ces ricanements intempestifs sont une torture et n'ont rien de joyeux. Le rire d'Arthur Fleck est sinistre et douloureux, à l'image d'une existence dont le seul réel soutien est sa mère souffrante. Comme si la pression n'était pas assez lourde sur ses épaules, Penny Fleck ajoute à cette injonction impossible au bonheur en répétant à son fils qu'elle surnomme "Happy" qu'il a pour mission de "mettre du rire et de la joie dans ce monde". Un défi  schizophrénique impossible pour un homme dont le rire inadapté créé le malaise chez ses proches et dont l'humour ne convainc pas son public.

Avec Joker, le metteur en scène de la trilogie Very Bad Trip dresse un portrait sans concession d'un individu instable et inadapté dont le rire même contribue à l'isoler des autres. Le handicap d'Arthur combiné à ses failles psychologiques le place à contre-courant de la société — notamment celle du spectacle qu'il rêve d'intégrer  — et creuse lentement une tombe d'exclusion dont il ressortira sous l'identité du Joker lors d'une volte-face tragique. Arthur tente de répondre aux attentes de sa mère mais le monde rejette inlassablement son sourire et ce qu'il est. Pour son esprit torturé, si le bonheur n'est pas atteignable naturellement alors il faut aller le chercher par la force.

Joker © Photo by Niko Tavernise - © 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Super zéro

Le handicap et l'instabilité du personnage ne sont pas — loin de là — les seules sources du malaise qui parcourt Joker. Si Arthur Fleck est très clairement dès le départ sur le fil du rasoir, le cinéaste joue avec ambiguïté sur les conséquences de ses failles psychologiques. Une manipulation du spectateur rendue possible grâce à l'attachement coupable pour ce personnage qui encaisse les coups et se demande — de façon assez candide et touchante — ce qu'il a bien pu faire pour mériter ça. Tout naturellement, le spectateur est enclin à faire preuve d'empathie et de compassion pour le personnage afin de contrebalancer l'indifférence et l'agressivité qu'il rencontre dans les rues de Gotham. Un soutien évidemment fragile et difficile à assumer tant il est clair que la folie du personnage est une bombe à retardement prête à exploser.

Dans la bascule du personnage, le plus troublant est certainement l'incident qui va le pousser à considérer sa propre violence avec un détachement morbide. Lors de ce moment où tout bascule pour Arthur, il est désarmant de constater que la scène pourrait aussi bien conduire à la naissance d'un héros. En questionnant la légitimité de la violence personnelle — par opposition à la violence légale de l'État — pour se défendre ou combattre le mal, Joker brouille les pistes entre le méchant en devenir et le super-héros qu'il sera amené à combattre. Cette proximité entre Batman et son ennemi est d'ailleurs subtilement évoquée à travers un sourire énigmatique du Joker dans le film. Si la frontière est si perméable entre les névroses vengeresses du super-vilain et du super-héros la question de ce qui les sépare se pose. Et où se situe la responsabilité collective de la société face à cette folie qui peut si aisément basculer dans la violence ?

Joker © Photo by Niko Tavernise - © 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Mad world

Si le portrait du futur clown psychotique est clairement inquiétant, Todd Phillips n'épargne pas non l'image de Gotham City, miroir fictionnel d'une société aux abois. En parallèle de la trajectoire dangereuse d'Arthur Fleck, la ville de Gotham s'embrase peu à peu. À l'image d'un capitalisme tout puissant opposant d'un côté des riches toujours plus riches et de l'autre une masse grandissante de pauvres, la cité imaginaire gronde d'un mécontentement social qui mène à une situation explosive. Entre deux amoncellements de poubelles délaissées par une grève du ramassage des ordures qui s'éternise, les manifestations de protestation éclatent dans la ville. Arthur Fleck observe d'un œil distrait ce tumulte : il n'adhère pas vraiment à cette révolte sociale car ses démons s'alimentent de considérations beaucoup plus personnelles. Sans être directement lié au personnage, ce contexte insurrectionnel parcourt pourtant le film et ajoute à son ambiance fébrile et malsaine. Alors que le Joker dévore de l'intérieur l'humanité d'Arthur, celui-ci a lancé bien malgré lui un mouvement de "clowns" qui défient l'autorité. Un vent de révolte que le Joker saura utiliser de façon opportuniste le moment venu. Alors que les films du genre opposent traditionnellement les deux figures du méchant et du super-héros dans un duel exclusif, Joker n'oublie pas les racines sociales du mal. Une façon de rappeler que si une population n'a pas forcément les représentants qu'elle mérite, elle trouve aisément des figures pour mener le combat en son nom. Au risque de se faire confisquer la lutte.

En dévoilant sans ambiguïté les failles très personnelles de son personnage, Todd Phillips semble partiellement dédouaner la société de la naissance du monstre Joker. Pourtant, à y regarder de plus près, il flotte sur le film un sentiment de gâchis qui débute lorsque l'assistante sociale apprend à Arthur que le service social qui le suit va fermer. On peut arguer qu'avec ou sans suivi Arthur Fleck aurait de toute façon basculer du côté obscur mais est-ce vraiment sûr ? Joker pose en filigrane la question de l'accompagnement des personnes instables comme Arthur. La fermeture des structures sociales et la colère de la rue vont de pair dans ce Gotham désespéré au climat délétère où les élites comme le maire Thomas Wayne (Brett Cullen) — le père de Bruce — doivent raser les murs pour ne pas être pris à partie par un peuple exaspéré. Mais à Gotham, comme ailleurs, il est plus facile d'évacuer la question de la prise en charge des maladies mentales en caricaturant le débat et en agitant le chiffon rouge de la peur.

Joker © Photo by Niko Tavernise - © 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Attention clown dangereux

Film très sombre à la violence assumée, Joker est le candidat idéal pour attirer comme un aimant les polémiques de toutes sortes, excitées par son parti pris radical et ses multiples pistes de lecture. La polémique la plus évidente porte évidemment sur le personnage lui-même accusé d'être un "modèle" pour les personnes instables. Une polémique aussi stupide que navrante qui colle inlassablement, décennie après décennie, aux films mettant en scène des personnages violents. Sans surprise, le débat agite particulièrement les États-Unis, pays embourbé dans son hypocrisie face à sa législation sur le port d'armes. Comme Alex et ses droogies dans Orange mécanique (1971) ou plus récemment Patrick Bateman dans American Psycho (2000), cette nouvelle incarnation du Joker est décriée comme un exemple dangereux glorifiant la violence et pouvant inspirer des tueurs de masse potentiels.

Évidemment le risque d'une tuerie commis par illuminé en référence au personnage est réel mais en quoi cela concerne le film ? Il y aura toujours des déséquilibrés pour revendiquer des influences provenant de films, d'œuvres littéraires ou encore de textes religieux d'un autre temps interprétés sans discernement. Faut-il pour autant interdire l'art et la religion ? Au-delà de son inconsistance intellectuelle, la dangerosité de cette polémique réside dans l'évacuation du vrai sujet à savoir la prise en charge de la folie et de la haine avant qu'elles ne fassent couler le sang. À ce titre, Joker n'a évidemment pas la prétention d'apporter une solution à ce délicat problème mais invite à se poser la question à travers son attachement à une réalité sociale — bien que transposée dans un Gotham imaginaire — inédite pour le genre. Face à la folie meurtrière, savoir si un drame aurait pu être évité est une question douloureusement d'actualité qui mérite d'être sérieusement posée mais la censure de l'art est une option inacceptable et ridiculement inefficace. Le vrai danger est de s'enfermer dans de fausses polémiques totalement vaines d'autant plus que, dans notre réalité, Batman ne surgit pas au dernier instant pour empêcher le pire.

Premier film dédié aux origines du sinistre clown au sourire démesuré, Joker est un drame terriblement sombre et profondément humain qui autopsie avec froideur un être perdant pied face à sa folie destructrice. Porté par la prestation magistrale de Joaquin Phoenix, ce drame intime séduit autant qu'il met mal à l'aise en renvoyant dos à dos la folie sanguinaire individuelle et la responsabilité collective d'une société en train d'imploser. Drôlement inquiétant.

> Joker, réalisé par Todd Phillips, États-Unis - Canada, 2019 (2h01)