David (Damien Bonnard), directeur de travaux, est chargé de faire sortir de terre une grande tour dans le quartier d’affaires de la Défense. Un projet stressant qui a accumulé plusieurs semaines de retard que l’architecte est sommé de rattraper en mettant la pression sur des ouvriers déjà surmenés.
David échappe à ces retards insurmontables et aux pressions incessantes de ses supérieurs dans les bras de Victoria (Jeanne Balibar), DRH dans une multinationale. La liberté et l’aplomb de cette femme de 50 ans que rien n’arrête éblouit David qui trouve du réconfort dans ses encouragements. Mais cette fuite en avant s’avère risquée. David se retrouve tiraillé par des injonctions contradictoires bousculant sa vie intime et professionnelle.
Construire une adaptation
Lorsqu’il découvre le roman d’Éric Reinhardt à sa sortie en 2011, le réalisateur Sylvain Desclous organise des séminaires pour de grandes entreprises. Il se retrouve dans le milieu sous tension décrit dans le livre et n’hésite pas lorsque l’écrivain lui propose d’adapter l’histoire au cinéma. Clin d’œil aux lecteurs, Éric Reinhardt apparaît furtivement dans le film dans le rôle du mari de Victoria, l’ambitieuse femme de son roman.
La fidélité n’est pas toujours gage de succès lorsqu’il s’agit d’adapter une œuvre littéraire à l’écran. Le Système Victoria s’éloigne ainsi d’un copié collé du livre. Des libertés avec la trame originelle qui conservent toutefois la charge politique au cœur du film. Entre passion charnelle dévorante et monde du travail déshumanisant, le drame de Sylvain Desclous cherche un équilibre qui se dérobe irrémédiablement sous les pas hésitants du malheureux chef de chantier.
Under pressure
Avec ce chantier d’une tour en plein cœur de la Défense, Le Système Victoria nous plonge dans un univers où l’absurde plane au-dessus de la mission confiée à David. Il se retrouve partagé entre accomplir une mission impossible et prendre en considération la souffrance des ouvriers dont il a la responsabilité. Dans ce thriller économique, le malaise ressenti par l’architecte sous pression se résume aisément à cette phrase du livre « Ce n’est pas parce qu’un objectif est irréaliste qu’il ne faut pas essayer de l’imposer. »
L’objectif inatteignable décidé de façon hors sol s’impose à David qui tente de la contester avant de s’y soumettre, entraînant avec lui les salariés qu’il dirige. Une position d’autant plus malaisante pour cet homme qui a des convictions. Si la politique est moins présente que dans De Grandes Espérances (2022), le film précédent de Sylvain Desclous, les décisions déconnectées du réel et leurs conséquences sur les plus faibles, ici les ouvriers en bout de chaîne, plane sur ce drame.
Le Système Victoria montre habilement comment David succombe à la pression. Peu à peu, il se transforme en manager obsédé par des délais qu’il sait irréalisables. De plus en plus angoissé et irritable, il se défausse de cette pression sur ses collaborateurs. La tour doit être terminée, peu importe le prix. Pour ajouter au stress, un mystérieux intermédiaire le contacte et lui fait miroiter une importante somme d’argent pour ne pas livrer le bâtiment dans les temps. L’architecte qui rêve de quartiers écoresponsables se retrouve à défendre coûte que coûte ce projet d’une tour en béton à mille lieux de ses envies et convictions. Une ambition schizophrénique qui fait écho à celle qu’il croise alors sa route, une femme au pouvoir fascinant.
La tentation du mâle
David est entraîné dans cette capitulation à la logique capitaliste par Victoria qui le pousse à se dépasser. David est dans un premier temps troublé puis envoûté par l’aisance de cette DRH aussi intelligente qu’égoïste que rien ne semble arrêter. Impeccablement interprétée par Jeanne Balibar, Victoria incarne ce monde sans pitié qu’il rejette mais qui le séduit. Une relation passionnelle dans laquelle David se perd pour mieux échapper à sa conscience.
Il faut reconnaître à Sylvain Desclous un pas de côté intéressant par rapport au roman. Pour éviter le cliché de l’homme séduit par une femme plus jeune, Victoria est, sur grand écran, une femme de 50 ans accentuant la différence d’âge entre les deux protagonistes de cette relation ambiguë. Malgré – ou plutôt grâce à – son âge, Victoria est une femme libre : elle a un mari, un amant et David. Une assurance qui fait d’elle un modèle pour David, personnage plein de doutes et d’hésitations.
La réalisateur se détache également de l’aspect très sexuel contenu dans le livre. Exit les scènes explicites, le relation entre David et Victoria prend une tournure plus passionnelle. Femme sans entraves, Victoria apprend à David à conquérir son indépendance, à tout prix. En modifiant la fin du roman, Le Système Victoria enveloppe Victoria d’un pudique voile de mystère et refuse d’en faire une méchante tentatrice. En équilibre, le dénouement renvoie David et le spectateur au prix à payer pour assouvir cette soif de pouvoir et de reconnaissance, sans chercher à se défausser sur un bouc émissaire.
Thriller sensuel dans le monde impitoyable d’un capitalisme oppressant, Le Système Victoria prend ses distances avec le roman d’origine. Une dénonciation politique d’un système qui passe par la séduction charnelle sans excès, dans une ambiance plus envoûtante que véritablement stressante. Au risque d’aboutir à une conclusion semblable à un rêve éthéré, un peu confus.
> Le Système Victoria réalisé par Sylvain Desclous, France, 2024 (1h41)